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Archives d'Editoriaux #45

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HAÏTI : LE TEMPS DES INCERTITUDES

Pour que vive la nation !  

Histoire de la Revendication Democratique en Haiti 

La trahison d'Aristide- L'Express du 08/01/2004

L’avenir de la race noire. Selon Anténor Firmin

 

HAÏTI : LE TEMPS DES INCERTITUDES

Par Vario Sérant



Alors que l'OEA qui a conduit plus d'une vingtaine de médiations infructueuses dans la crise haïtienne depuis les élections contestées de l'année 2000 garde ces derniers temps un profil bas, son partenaire d'infortune, la Caricom,  occupe cette semaine les devants de la scène avec une séance de travail aux objectifs ambigus avec l'opposition sociopolitique haïtienne prévue les 20 et 21 janvier 2004.

La Communauté des Caraïbes prévoirait de rencontrer ultérieurement le Chef de l'Etat haïtien Jean Bertrand Aristide.

« Il n'y a pas lieu de parler de négociation », ont rétorqué les membres de la Plateforme Démocratique de la Société Civile et de l'Opposition à leur départ ce 20 janvier pour les Bahamas.

Selon le secrétaire général de la Fédération Protestante d'Haïti, Edouard Paultre, la plateforme se limitera à « renseigner les dirigeants de la Caricom sur la dégradation de la situation sociopolitique et exposer son point de vue sur la voie royale pour résoudre la crise ».

Cette voie, l'opposition sociopolitique l'a martelé, c'est le départ du pouvoir de Jean Bertrand Aristide.

N'empêche que les étudiants de l'Université d'Etat d'Haïti, fer de lance de la contestation du régime lavalas depuis le raid sanglant des hordes de partisans de Jean Bertrand Aristide contre l'espace universitaire le 5 décembre 2003, ont les participants à cette réunion à l'oeil.

L'inquiétude des étudiants est motivée par le fait que l'OEA et la Caricom sont perçues dans l'opinion haïtienne comme des alliés de Jean Bertrand Aristide.

Après sa participation aux festivités officielles du bicentenaire de l'indépendance d'Haïti le 1er janvier 1804, le Premier ministre des Bahamas, Perry Christie, avait déclaré que Jean Bertrand Aristide demeurait très populaire dans son pays et que c'était un petit groupe de personnes qui réclamait son départ.

Un intellectuel haïtien, l'historien Michel Soukar, a appelé l'opposition sociopolitique haïtienne à faire preuve de vigilance, craignant que la Caricom ne cherche, à travers la réunion des Bahamas, à créer une fissure au sein de l'opposition à Jean Bertrand Aristide.

Pour sa part, le secrétaire d'Etat à la communication, Mario Dupuy, qui fait office de porte-parole du gouvernement, prétend que la plateforme démocratique n'a pas divulgué au public les véritables motifs de sa mission aux Bahamas. Car, il est toujours difficile, a-t-il dit, de se déjuger « quand on a été sur une position extrémiste sans avoir les moyens de sa politique ».

Lors de sa participation au sommet des chefs d'Etat de Monterrey, au Mexique, les 12 et 13 janvier dernier, le président Jean Bertrand Aristide, qui souhaite achever son mandat quinquennal en 2006, a promis la tenue d'élections législatives en Haïti dans les prochains six mois.

En réaction, l'opposition, à travers l'ancien maire de Port-au-Prince Evans Paul, avait estimé que de tels propos étaient destinés à la consommation internationale et que « ces paroles n'engageaient que Jean Bertrand Aristide vu qu'il est considéré comme hors-la-loi par les secteurs vitaux de la société haïtienne ».

Auparavant, le 18 décembre 2003, le chef de l'Etat avait épousé tardivement une proposition de sortie de crise présentée le 21 novembre 2003 par la Conférence Episcopale d'Haïti (CEH), instante dirigeante de l'Eglise Catholique Haïtienne.

Cette velléité manifestée par Aristide avait aussitôt été assimilée par l'opposition sociopolitique à une tentative désespérée de celui-ci de se maintenir au pouvoir.

Outre le régime lavalas, la résolution de l'Eglise Catholique avait reçu les faveurs de pays dits « amis » d'Haïti dont les Etats-Unis, à travers le secrétaire d'Etat Colin Powell, et la France, par l'organe de son ministre délégué à la coopération et à la francophonie, Pierre André Wiltzer.

Cependant, cette proposition de sortie de crise paraît aujourd'hui morte et enterrée, la Hiérarchie de l'Eglise Catholique ayant admis la difficulté de sa mise en application en regard de l'escalade de la violence.

« L'Eglise avait de bonne foi présenté à la nation le 21 novembre 2003 une proposition conjoncturelle de sortie de crise. Malheureusement, depuis le 5 décembre 2003, nous assistons à une escalade de la violence, une insécurité croissante qui ont créé une situation intenable dans le pays au point que des secteurs invités à participer à la recherche de solution refusent maintenant de prendre part à toute négociation », soulignent les évêques.

Les prélats ajoutent que le climat actuel contraste avec l'appel au dialogue et à la paix lancé par le pouvoir.

L'opposition a qualifié de courageuse la position de l'Eglise Catholique, tout en invitant celle-ci à être encore plus clair en demandant sans détour la démission de Jean Bertrand Aristide.

Le pouvoir a quant à lui minimisé la décision des évêques. Selon Dismy César, conseiller du chef de l'État, « une fois qu'elle a été présentée à la nation, la proposition du 21 novembre n'est plus la propriété exclusive de l'Eglise. Elle peut par conséquent servir de base de discussions pour la résolution de la crise politique ».

Mais toute la question est : « comment négocier quand il ne vous reste plus d'interlocuteurs (haïtiens) », notent des observateurs.

Le groupe de Rio, comprenant dix-neuf pays d'Amérique Latine s'est montré ce 21 janvier préoccupé par la crise politique en Haïti et a, à travers un communiqué du ministère brésilien des affaires étrangères, convié les acteurs politiques à ouvrer pour une solution pacifique.

Le régime de Jean Bertrand Aristide fait face à une contestation sans précédent qui gagne chaque jour en ampleur.

Des manifestations anti-gouvernementales quasi-quotidiennes se tiennent dans diverses régions du pays.

Deux villes, Gros-Morne et Saint Michel de l'Attalaye (Artibonite, centre-ouest),  échappent depuis environ une semaine au contrôle des autorités, selon des sources concordantes, alors que d'autres prennent des allures d'une poudrière.

C'est le cas par exemple aux Gonaïves où l'opposition armée cantonnée dans le quartier de Raboteau, ancien fief de Amiot Métayer (chef de bande lavalas retrouvé assassiné en septembre 2003 et dont les partisans attribuent la mort au régime de Jean Bertrand Aristide) continue de défier la police.

Ce 20 janvier, des partisans de cette opposition armée (le front de résistance pour le renversement de Jean Bertrand Aristide, ci-devant armée « cannibale »), ont lynché (exécuté sommairement) un indicateur de police, un attaché prénommé Wilson et mis le feu au commissariat de police mobile installé sur la Place d'Armes des Gonaïves.

La situation n'est pas moins explosive à Saint Marc où des violences politiques ont fait le 11 janvier dernier un mort par balles, plusieurs blessés, six maisons et trois automobiles incendiés.

Le pays fonctionne au ralenti. La réouverture des classes qui devait être effective depuis le 7 janvier ne l'est toujours pas. Les portes de nombreux établissements scolaires de la capitale et de certaines villes de province demeurent toujours fermées alors que d'autres fonctionnent avec un effectif réduit.

Le Collectif Non, un regroupement d'artistes et d'intellectuels pour la défense des libertés, dit craindre une insurrection générale en Haïti, tenant compte de la violence répressive exercée de façon systématique par le pouvoir sur la population civile.

Amnesty International a, dans un communiqué transmis à Alterpresse ce 19 janvier, exprimé sa vive préoccupation face à l'ampleur de la violence en Haïti et appelle au respect des droits fondamentaux des haïtiens.

L'organisme de défense des droits humains presse le gouvernement haïtien d'entamer une enquête sérieuse et indépendante sur les violations des droits humains, la répression des manifestations anti-gouvernementales et les attaques contre les journalistes et la presse indépendante perpétrées durant ces dix derniers jours.

Le 13 janvier dernier, un commando armé avait saboté, à l'aide notamment de masses et de marteaux, les émetteurs d'une dizaine de stations de radio sur le site de Boutiliers, dans les hauteurs de Pétion Ville (banlieue sud-est de la capitale d'Haïti).

Le président directeur général de Radio Kiskeya, l'une des stations victimes, Sony Bastien a divulgué les noms des neuf individus ayant participé à cette action criminelle et affirmé qu'ils sont liés à un ancien député du parti au pouvoir, Simson Libérus. Ceui-ci a rejeté cette accusation.

« Ce gang a agi sur ordre d'un autre proche de Jean Bertrand Aristide, Jean Claude Jean Baptiste, un ancien directeur de la Police Nationale d'Haïti », a révélé pour sa part le sénateur dissident lavalas Dany Toussaint.

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Pour que vive la nation !

Posté le samedi 17 janvier 2004

Note de conjoncture du Conseil de L'universite d'État d'Haiti

Soumis à AlterPresse

16 janvier 2004

1. Au terme de l'année 2003, année terrible s'il en fut tant pour l'Université d'Etat d'Haïti que pour notre peuple martyr, le Conseil de l'UEH adresse, à l'orée de l'année 2004, ses vœux les meilleurs à la population haïtienne en général et à la communauté universitaire en particulier. Que toutes les espérances du pays soient comblées dans un futur proche et que l'Université, creuset du savoir et de la connaissance, sorte renforcée des difficultés de tous ordres et des épreuves majeures qui ont récemment marqué son existence et qui ont dramatiquement mis en péril les acquis gagnés de haute lutte sur l'autoritarisme et sur la tyrannie. Pour que vive la nation !

2. Le Conseil de l'Université exprime sa profonde indignation et élève ses plus vives protestations face aux attaques perpétrées le 13 janvier 2004 contre les médias dans une tentative désespérée et maladroite de museler la presse particulièrement la presse indépendante. Le Conseil note que ces actes de vandalisme sont survenus après que des officiels et assimilés, parfaitement connus, ont proféré des menaces publiques. Les premiers éléments d'enquête journalistique pointent du doigt, une fois encore - une fois de trop -, des partisans du pouvoir identifiés et localisés … Aux travailleurs de la presse, aux médias victimes, à l'ANMH, le Conseil de l'Universite renouvelle ses sympathies et sa solidarité.

3. Le Conseil de l'Université demeure outré de l'attitude passive, complice et permissive de l'appareil judiciaire qui, un mois après les tragiques agressions contre l'UEH planifiées et commanditées au plus haut niveau de l'Etat, n'a diligenté aucune enquête ni entrepris aucune investigation en vue d'appréhender et de déférer par devant les juridictions répressives les nervis et les séides dont les visages ont été vus à la télévision et dont la plupart ont revendiqué leurs forfaits, sûrs qu'ils sont de l'impunité et de la protection en haut lieu. Si de tels actes innommables, commis en plein jour, ne sont pas sanctionnés, que dire des innombrables vies quotidiennement fauchées dans les pénombres et des multiples dénis de droit dont l'opinion attend les résultats des enquêtes ?

4. Le Conseil de l'Université réaffirme son attachement à l'éducation et au fonctionnement de l'école. Le gouvernement est responsable de la répression qui menace tout citoyen, coupable selon lui, de mener une activité intellectuelle, en particulier les étudiants issus en majorité des couches populaires dont le régime lavalas prétend être le seul représentant. Ce sont les dégâts matériels et humains causés par la politique lavalasse qui empêchent la reprise normale des activités scolaires. C'est la perte totale de confiance envers un pouvoir dont les actes ne suivent pas les paroles qui porte la population à ne plus croire qu'un climat de sécurité puisse exister avec la gestion lavalasse. L'accusation stérile proférée contre l'opposition ou la bourgeoisie d'entraver le fonctionnement de l'école est une période de plus du discours lavalassien de division, de haine sociale, dans l'unique objectif de garder le pouvoir à tout prix.

5. Le 2 janvier 2004, la Plateforme de la société civile et des formations politiques a proposé à la nation une alternative de transition devant combler les vides institutionnels à venir. Le gouvernement présente cette initiative comme une tentative de coup d'État et demande à l'opposition de jouer le jeu démocratique en respectant le mandat du président Aristide et en participant à de futures élections. La réaction du pouvoir est sans fondement tant du point de vue du droit que de celui de la morale. En effet, le mandat d'un élu se définit en termes de durée et en termes de contenu et les deux sont indissociables. C'est un devoir civique de lutter pour mettre fin au mandat d'un élu qui foule aux pieds ses obligations définies dans la Constitution et les lois du pays.

6. C'est le gouvernement lavalas qui, suite au viol de la conscience populaire durant les mois de mai, de juin et de novembre 2000, a entrepris, entre autres :

de destructurer systématiquement les organismes de l'Etat en y faisant régner l'incompétence, l'arbitraire et la corruption ; de détruire brutalement les institutions échappant à son contrôle, notamment l'Université d'État d'Haïti et les médias indépendants ;

de violer outrageusement les droits et les libertés les plus élémentaires des citoyens, en particulier le droit à la manifestation pacifique, le droit à la sépulture et à des obsèques paisibles et dignes, la liberté d'expresssion, la liberté d'entreprise ;

d'asservir la justice pour en faire un appendice du pouvoir exécutif ;

d'utiliser les fonds du Trésor Public pour remunérer des délinquants, des voyous et des gangs ;  

d'armer des enfants et des adolescents pour en faire des criminels à sa solde ;  

de faire fi de la morale, de la décence et de toutes les normes pour transformer le pays en un Etat d'impunité et de non-droit, menacé par le spectre du chaos et de l'anarchie ;

de tuer l'espérance, d'hypothéquer l'avenir de la nation notammement, en ne s'embarrassant pas de faire agresser des jeunes aux mains nues, dont des étudiants et des élèves ;

7. Le Conseil de l'Université estime que lorsqu'une nation est à ce point au bord de l'abîme, les responsables doivent avoir le courage de reconnaître leur faillite. En conséquence, le Conseil salue la proposition d'alternative présentée le 2 janvier 2004 par la Plateforme de la société civile et des formations politiques, qu' il considère comme étant une étape dans le processus de mise en place de conditions nécessaires à la pleine application de la Constitution de 1987, au fonctionnement normal des institutions et à l'établissement d'un climat de confiance propice à l'épanouissement des citoyens. A ce titre, le Conseil, tout en n'étant pas membre de la Plateforme, prend l'engagement de travailler avec les autres secteurs concernés pour que la version finale de cette proposition cerne avec plus de précision les éléments qui doivent conduire au renforcement de l'État de droit et de la démocratie dans le pays. En ce sens, le Conseil se penche avec la plus grande attention sur la sollicitation qui lui est faite de désigner un représentant dans l'une des structures destinées à normaliser la vie politique, économique et sociale du pays durant la période de transition devant suivre le départ du gouvernement lavalas. Pour que vive la nation !

Port-au-Prince , le 16 janvier 2004

Conseil de l'Université d'État d'Haiti

Pour authentification :

Fritz DESHOMMES, Vice-Recteur à la Recherche

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Histoire de la Revendication Democratique en Haiti 

Article de Journal publie dans Le Nouvelliste et ecrit par Jacky DAHOMAY, professeur de philosophie à la Guadeloupe.  Membre fondateur de la revue Haïtiano-caribéenne, Chemins Critiques depuis 1989

 

 

Mais c’est là toute la spécificité historique du mouvement populaire haïtien.  La revendication démocratique a d’abord été celle des classes populaires et non celle de la bourgeoisie.  Cette dernière n’a pu maintenir sa domination durant deux siècles qu’en utilisant l’Etat comme Etat prédateur, comme instrument de colonisation à usage interne.  Toute la stratégie de l’Etat haïtien durant deux siècles a consisté é remplacer la domination des colons, à faire en sorte que les classes populaires soient refoulées «en dehors», hors de tout espace de citoyenneté.  En ce sens et contrairement de ce qu’on pense, la nation haïtienne n’est jamais née depuis 1804, d’où l’extrême singularité d’Haïti qui la distingue des autres pays du Tiers-Monde et contre laquelle vient buter toutes nos théories philosophico-politiques.

 

Le génie d’Aristide a été d’incarner à tout prix ce mouvement pour le changemet né sans lui en 86 et dont il se fit le leader à partir de 89.  Il faut prendre cette incarnation dans un sens quasi-christique.  Très finement,il a su exploiter l’inexpérience politique des masses populaires, leur illettrisme,  leur imaginaire magico-religieux, surtout l’impopularité des partis politiques traditionnels, pour transformer cette société civile naissante en une unification symbolique en sa personne.  Bien qu’il ait créé un parti politique, le parti Lavalas, très vite il est apparu qu’Aristide n’accepterait aucun partage de pouvoir au sein de son propre parti. Porté par un puissant mouvement populaire qui entraîna la sympathie de ! l’opinion mondiale, l’ex-prêtre des bidonvilles n’a cessé durant ces dix dernières années de détruire tout le principe démocratique du mouvement populaire.  La haine des médiations et des institutions est le trait le plus marquant d’Aristide et ceci, dès le début.

 

Aujourd’hui, le bilan est lourd : leaders du mouvement populaire assassinés ( le prêtre Jean Pierre-Louis et Jean Dominique ) , journalistes assassinés, militants arrêtés et torturés,constitution de bandes armées, composées notamment d’enfants des rues etc … Durant son exil à Washington, lors de la dictature du général Cédras,Aristide a laissé le soin à ce dernier de démanteler toutes les organisations populaires nées dans les années 86.  Leurs militants les plus avisés y trouvèrent la mort.  Quand donc il revient au pouvoir avec l’appui de l’ONU et Marines américaines, le mouvement populaire est tout à fait décapité.  Mais l’ aspiration démocratique est telle que des intellectuels  et «des bourgeois» se metten! t au service d’Aristide. Topus ont dû déchanter !  La philosophie profonde d’Aristide, s’il en est, est radicalement anti-démocratique.  Point de transition entre lui le peuple,entre lui et Dieu.  D’où sa radicalisation tyrannique constante.  On peut même dire que l’aristidisme est le stade suprême du duvaliérisme, son stade ultime et final.  Duvaliérisme et aristidisme ont la même fonction : barrer l’intégration démocratique des masses enépousant de manière populiste leur revendication d’égalité pour mieux les fourvoyer.  Il était donc normal que la grande majorité de militants honnêtes de Lavalas rompit avec ce nouveau tyran.  Les autres furent achetés par ce derni! er.  Malheureusement, durant ces dix dernières années, les partis politiques d’opposition, peu implantés dans les masses populaires, se sont épuisés en tractations sans lendemain avec le pouvoir lavalassien.  C’est face à ce blocage politicien que la société civile haïtienne, lasse du chaos actuel, renaît aujourd’hui de ses cendres.

 

Or, la situation des leaders de la société civile est particulièrement difficile.  Ils sont pour la plupart non politiques, intellectuels issus des classes moyennes voire de la bourgeoisie comme Andy Apaid.  Les étudiants, eux, sont essentiellement d’origine populaire, les enfants des classes favorisées poursuivant leurs études à l’extérieur d’Haïti.  Si la grande bourgeoisie, dans ses pratiques prédatrices, s’était toujours alliée à la dictature quelle qu’elle soit, il est frappant de constater aujourd’hui qu’elle est du côté d’Aristide, tout comme les Américains.  Les années de crise ont profondément modifié les classes moyennes.  Face à la grande bourgeoisie et la nouvelle oligarchie issue de la drogue et de trafics illicites patronnés par Aristide, s’est constituée une alliance d’une moyenne bourgeoisie avec le reste de la population, qui se tourne de plus en plus vers la France, et pour laquelle il ne peut y avoir de développement durable sans démocratie durable.  En somme, les artistes, les intellectuels, la classe moyenne et une partie de la bourgeoisie sont le moteur de la revendication démocratique. Leur origine est leur faiblesse, largement exploitée par Aristide.  Mais, d’un autre côté, ce dernier ne jouit plus du large soutien populaire qu’il avait connu auparavant et il doit constamment payer des gens pour qu’ils manifestent à son profit.  Les classes populaires sont profondément déçues de l’aristidisme, comme si elles avaient honte de leur propre produit. Leurs conditions de vie se sont nettement détériorées avec la déliquescence totale des institutions politiques savamment orchestrée par le Président, dans le même temps que cet ex-prêtre des bidonvilles,  pauvre au départ, est devenu l’un des hommes les plus riches d’Haïti. De surcroît, ce sont ces mêmes masses déshéritées qui,  dans les bidonvilles, sont les principales victimes des exactions des « chimères » d’Aristide, lesquelles opèrent avant tout dans les quartiers populaires.  Mais leur haine d’Aristide ne les pousse pas encore dans les bras de l’opposition.

 

Pourtant, quelles que soient les faiblesses et les incohérences de cette société civile  regroupée au sein des 184, c’est elle qui est véritablement porteuse de changement et cela à double titre : premièrement, parce qu’elle veut réellement la démocratie, le développement d’institutions publiques stables, une justice et une police dignes de ce nom et, deuxièmement, parce que pour la première fois après deux cents ans d’histoire, elle veut en finir avec cet apartheid social qui caractérise Haïti.  C’est elle qui a donc authentiquement vocation nationale, celle de faire naître la nation haïtienne comme communauté de citoyens.  Quand des étudiants, des professeurs, des intellectuels et des artistes rejettent unanimement un type de société, au risque de leur vie, c’est que cette société est pourrie et déjà condamnée par l’histoire.

 

A terme donc, Aristide a déjà perdu.  Tel est le sens profond des  événements qui agitent douloureusement Haïti.  L’ex-prêtre-président peut encore ruser avec certaines puissances internationales et jouer sur le fait que l’opposition est désarmée militairement et qu’une partie encore importante des couches les plus défavorisées hésitent pour le moment à rejoindre le mouvement de contestation.  Mais cela ne saurait durer.  Malgré leur encadrement répressif  par les chimères et en dépit de leur méfiance vis-à-vis des classes moyennes comme de tout nouveau leader potentiel , le petit peuple qui avait su se mobiliser pour la démocratie de 86 à 94, saura opter pour le choix démocratique qui est le sien.  Encore une fois, la question sociale ne saurait effacer celle des droits politiques.  C’est une erreur «tiers-mondiste», au fond condescendante, qui nous fait croire que,  pour  un pays très pauvre, la démocratie est un luxe.  Et si c’était un luxe.  Et si c’était l’inverse ? Si les pays pauvres n’arrivent pas à avancer, c’est aussi parce que le progrès économiques et social a besoin de conditions politiques pour son développement.  Une erreur similaire a conduit la gauche, en France, à réduire le problème de l’insécurité à une question sociale alors que la dimension strictement politique aurait dù être prise en compte.  Que des classes moyernnes puissent avoir un rôle révolutionnaire, l’histoire l’a déjà montré.

 

Dans une Haïti démocratique, il appartient au mouvement populaire de faire entendre sa voix.  Mais la grande leçon que nous donne Haïti, c'est celle de la crise de toute conception «avant-gardiste» des luttes populaires, qu'elle soit maxiste-léniniste ou populiste.  Comment réaliser une démocratie authentiquement populaire?  Cette question cruciale demeure posée dans le pays de Toussaint Louverture et de Dessalines.  Pour le moment, il s'agit d'aider Haïti à se débarrasser de cette éminente perversion qu'est le phénomène Aristide.  Il est vraiment choquant de constater que certains observateurs occidentaux qui n'auraient pas accepté chez eux le dixième de ce que fait Aristide en Haïti,  continuent de penser que , compte tenu de l'extrême misère du peuple haïtien, ce prêtre devenu tyran, est un moindre mal pour le pays.  Si l'opinion publique française est davantage tournée vers l'Afrique que vers cette région des Caraïbes, la France, p! arce qu'elle co-auteur de la société haïtienne au XVIIe et XVIIIe siècles, a un devoir de mémoire et de compréhension envers Haïti.   Pourra-t-elle enfin se démarquer des Etats-Unis  et avoir une politique plus nette et plus engagée concernant sa très ancienne colonie.

 

Jacky  DAHOMAY

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La trahison d'Aristide- L'Express du 08/01/2004

de l'envoyé spécial Vincent Hugeux

A l'heure du bicentenaire de l'indépendance, le «président des pauvres» affiche un piètre bilan. Dans un pays à la dérive, marqué par la violence et le non-droit, il est toujours président et les pauvres n'ont jamais été si pauvres. C'est un infâme cloaque. Un fatras de tôles rouillées, flottant sur des flaques irisées et verdâtres. Dans une puanteur tenace, des gamins nus ou en haillons pataugent sur des amas d'immondices, tandis que leurs aînés, souillés jusqu'au torse, s'échinent à curer un égout engorgé. Bienvenue à ti'Ayiti, l'une des enclaves les plus sordides de Cité-Soleil, l'immense bidonville de Port-au-Prince. Assourdis par le vent de fronde qui balaie depuis un mois Haïti, les échos du bicentenaire du seul Etat souverain né d'une révolte d'esclaves, célébré le 1er janvier, n'ont guère égayé ce bourbier. Pour autant, nul ici n'accable Jean-Bertrand Aristide, le président que défient dans la rue les campus et les élites. Rien, chez les humbles, ne paraît ternir l'aura du prêtre défroqué. «On lui ment, tranche Noëlsaint Dieufait, maire adjoint de Cité-Soleil. Au Palais national, Aristide me reçoit comme un prince. Mais une muraille de Jéricho a surgi entre nous.» Alors, Noëlsaint embouche la trompette du complot. La misère? L'effarante mortalité infantile, les ravages du sida, le chômage, dont pâtissent les trois quarts des actifs, l'analphabétisme, qui entrave un adulte sur deux? Tout ça, c'est la faute aux colonialistes - Américains et Français en tête - que hérisse la fierté de la «première République nègre»; aux patrons mulâtres, exploiteurs impénitents; aux étudiants manipulés; voire aux ministres et conseillers, «qui nous paient pour qu'on chante leurs louanges». «Titid» (Aristide), il va de soi, ne peut être partout. «Sur un appel de lui, claironne un caïd du quartier, gabardine kaki et cagoule de laine retroussée sur le front, on fonce par milliers au Champ-de-Mars», terminus de tous les défilés.

En partie régentée par des gangs armés, Cité-Soleil reste l'un des ultimes bastions du mouvement Lavalas - en créole, l'avalanche - la nébuleuse militante dévouée corps et âme à l'ancien curé salésien de Saint-Jean-Bosco. C'est dans ces taudis que le pouvoir recrute les «chimères», jeunes nervis lancés aux trousses de l'ennemi. A l'heure des comptes, ces héritiers des tontons macoutes de l'ère Duvalier et des «attachés» apparus au temps de la junte de Raoul Cédras (1991-1994) viennent empocher sur le seuil du ministère de l'Intérieur les quelques billets de 25 gourdes (un demi-euro environ) que mérite leur zèle. Le 5 décembre dernier, on a ainsi vu une cohorte de chimè, convoyés et guidés par des policiers en tenue, donner l'assaut à la faculté des sciences humaines, théâtre d'un meeting pacifique. Dans leur sillage, des locaux dévastés et une trentaine de blessés, dont le recteur Pierre-Marie Paquiot, les deux jambes fracturées à coups de barre de fer. Les errements de la police nationale (PNH), bricolée voilà dix ans sur les décombres d'une armée putschiste dissoute, reflètent la dérive d'un régime enclin, pour survivre, à orchestrer la violence. Ses unités antiémeutes peuvent tout autant protéger une foule de marcheurs des rafales d'un commando de chimères que harceler les manifestants ou les livrer aux casseurs. «Une police politisée, passive ou complice», accuse Hérold Jean-François, directeur de Radio Ibo. «Un corps mal formé, mal payé, mal équipé, infiltré par les macoutes, perméable à la corruption et  rongé par l'argent de la drogue, admet en écho une ministre d'Aristide. Jamais nous n'avons pu en faire un instrument d'ordre et de sécurité.» Sur injonction du magistrat français  Louis Joinet, expert nommé par le secrétaire général de l'ONU, les autorités ont promis en août dernier de démanteler les «brigades spéciales», milices supplétives opérant en tee-shirts noirs. «On les a vus à l'œuvre trois semaines plus tard», soupire un avocat de Cap Haïtien (nord).

Un pays qui a secoué le joug de l'esclavage ne peut retourner à la barbarie

Dans ce commissariat de Cité-Soleil, deux agents tuent le temps. Désœuvrés, désabusés et, au sens propre du terme, désarmés. Cinq jours plus tôt, l'un d'eux s'est vu confisquer son revolver de service en pleine rue. La cellule de garde à vue est vide: coffrer un gars du cru requiert un mélange d'héroïsme et de folie. Quant aux deux véhicules garés dans la cour, ils sont paralysés par les pannes. Contraint de lâcher du lest, «Titid» a annoncé, voilà peu, une énième réforme de la PNH. Reste que, de l'aveu même d'un superflic haïtien, aucune mutation, fût-elle mineure, n'échappe à la présidence. Tout juste nommé à la tête de la police, Jean-Robert Faveur a fui aux Etats-Unis en juin 2003, écœuré par le clientélisme en vigueur. De fait, certaines promotions pour services rendus laissent pantois. Agent de base, un certain Jeanty Edner a ainsi gravi d'un coup huit échelons de la hiérarchie pour accéder au rang d'inspecteur général. Impliqué dans la liquidation d'un porte-flingue devenu encombrant, Harold Adéclat officie désormais à la direction de la logistique. Torture, extorsion, enlèvements: au péril de leur vie, les défenseurs des droits de l'homme dénoncent l'impunité déroutante dont jouissent d'autres protégés du pouvoir. Le commissaire Négupe Simon peut, sans nuire à son avancement, exécuter de quatre balles dans la tête une jeune femme coupable d'avoir, au plus fort d'une querelle conjugale, atteint d'une pierre mal ajustée son véhicule. De même, les proches de James Montas, policier violeur, ont saboté en toute quiétude une comparution, menaçant la victime et ses avocats. Quant à Josaphat Civil, il sait que ses collègues refusent d'exécuter le mandat d'arrêt que lui vaut le meurtre présumé de trois frères, commis en décembre 2002. L'exemple vient de haut. Washington suspecte plusieurs élus lavalassiens - tout comme un opposant de Cap Haïtien - de collusion avec les trafiquants de cocaïne. Ses agents ont d'ailleurs mis à l'ombre Jacques Ketant, dealer notoire familier du couple présidentiel.

Traitement «zéro tolérance»

Même motif, même punition: le Palais national régit aussi les carrières de magistrats. Aristide a beau jeu de sommer les juges d'«assumer leurs responsabilités». «Au moins 70% d'entre eux sont muselés par l'argent ou les honneurs, objecte Renan Hedouville, animateur du Comité des avocats pour le respect des libertés individuelles (Carli). Les autres subissent de terribles pressions.» Au point d'en être réduits à choisir entre la révocation, la démission, le maquis et l'exil. Les justiciables, eux, rechignent à porter plainte, par peur des représailles. «Etre victime, confie l'une des sources de Louis Joinet, c'est déjà être coupable.» Cible favorite des porte-flingues de Lavalas, les médias indépendants collectionnent les dénis de justice. Près de quatre années après les faits, les assassins de Jean Dominique, directeur de Radio Haïti Inter, courent toujours. Juges terrorisés, lynchage ou décès inexpliqué de deux meurtriers supposés, mandats restés lettre morte: l'instruction est un modèle du genre. Rescapée de l'attentat qui coûta la vie le jour de Noël 2002 à son garde du corps, la veuve du journaliste, Michèle Montas, lauréate en décembre dernier du prix Reporters sans frontières, a dû trouver refuge à l'étranger puis, la mort dans l'âme, fermer la station. Le cas de Brignol Lindor, patron d'une radio de Petit Goâve massacré à la machette voilà plus de deux ans, paraît plus troublant encore. Membres d'une «organisation populaire» de la mouvance Lavalas, les dix tueurs inculpés ont avoué, sinon revendiqué leur crime. Qu'importe: aucun ne dort sous les verrous. Pis, le tribunal refuse à la famille, exilée en France, le statut de partie civile. Et ne retient aucune charge contre Dumay Bony, un élu aristidien qui avait préconisé d'appliquer au «terroriste» Lindor le traitement «zéro tolérance».

Zéro tolérance: la formule date du 28 juin 2001. Ce jour-là, Jean-Bertrand Aristide invite les Haïtiens à éradiquer l'insécurité. Fidèle à sa vieille fascination pour la justice populaire, il déclenche en fait une vague de règlements de comptes et d'expéditions punitives. Bien sûr, Titid voulait ainsi, à l'en croire, astreindre les délinquants aux seules rigueurs de la loi. Mais le mal est fait. Et ses effets perdurent. «Dans le mois écoulé, précise un prêtre, nous avons recensé une centaine d'assassinats, crapuleux pour l'essentiel. Dans ma paroisse, on a ramassé deux têtes coupées exposées à la vue de tous. Il s'agit d'entretenir un climat de terreur. De prouver que nul n'est à l'abri. Pas plus l'enfant des rues que la marchande ou l'homme d'affaires. Cette volonté de châtier soi-même, c'est aussi la rançon d'une justice discréditée.» La soif de jistis peut bien demeurer l'une des incantations rituelles du lexique aristidien: «Le pays, écrit Louis Joinet dans un rapport accablant, glisse de l'Etat de droit à l'Etat d'impunité.»

«Nous vivons sous une dictature hypocrite, avance Hérold Jean-François. Un despotisme épris du langage de la démocratie.» «Sous les Duvalier, renchérit l'avocat Renan Hedouville, le combat nous opposait à une tyrannie sans fard. Au fond, tout était plus simple.» A une nuance près: le téléphone cellulaire, le réseau Internet et les radios contestataires déjouent la répression. «D'autant, argue un activiste, que, depuis la déroute de Baby Doc [1986], nous avons pris goût à la liberté.» Evêque auxiliaire de Port-au-Prince, Mgr Pierre-André Dumas, exerce volontiers la sienne. Pour preuve, cette sainte colère relayée début décembre par Télé Haïti, la seule chaîne indépendante - et câblée - du pays. «Trop, c'est trop! tonne le prélat quadragénaire. Assez de meurtres, de viols, de brutalité, de gabegie, de corruption, de combines, de trafic de drogue et de mensonge. Assez de juges vendus ou bâillonnés, d'extorsions. Un pays qui a secoué le joug de l'esclavage ne peut retourner à la barbarie. Chaque fois qu'un être se croit investi de pouvoirs divins, l'humanité recule. L'heure de la délivrance approche.» Trois heures après notre entretien, une balle a traversé la voiture de l'évêque, sans l'atteindre. Depuis, il change d'abri chaque nuit.

Le naufrage de Haïti, ce bout d'île désolé des Caraïbes, est aussi celui d'un capitaine égocentrique et populiste. «Je croyais en Titid, confesse Gary, futur sociologue. Son élection, en 1990, m'a comblé. Tout comme son retour, quatre ans plus tard, lorsque les troupes américaines ont chassé la junte. C'était un homme d'Eglise. Il incarnait une exigence morale. Qu'est-il devenu? Un chef de bande, occupé à raviver les anciennes blessures sociales et raciales. Pauvres contre nantis. Noirs contre métis. Après deux cents ans d'histoire, un tel spectacle nous fait honte.» Reclus dans sa villa cossue de Tabarre ou dans un immense palais d'un blanc virginal, vainement rebaptisé «Maison du peuple», isolé par une coterie de courtisans médiocres souvent issus des services de sécurité, le frêle prêcheur au strabisme sartrien s'obstine à invoquer des valeurs dévoyées, usées jusqu'à la corde. La concertation, le dialogue, la dignité. On l'entend répéter à l'envi que la violence est «inacceptable», que l'université ou le droit de vote sont «sacrés». Et, puisque la magie du verbe s'étiole, puisque le charisme d'hier ne rassasie plus, et à grand-peine, que les crève-la-faim, l'ancien disciple de la théologie de la libération se tourne vers les divinités de ce vaudou dont les patriarches flétrissent les méfaits de l'Occident chrétien.

La rumeur, seule ressource inépuisable du pays, et les chancelleries prêtent à Sö Ann, prêtresse du culte ancestral, une influence croissante sur l'élu et son épouse Mildred, une avocate rencontrée au temps de l'exil à Washington. «Voilà son refuge, la matrice de l'identité haïtienne, constate un déçu. Il trône au centre de la toile qu'il a tissée. Au fil des ans, le pouvoir a amplifié ses travers mentaux.» Faut-il pour autant parier que les jours de celui que protège une escouade de gardes du corps américains sont comptés? «Pas si vite, nuance un envoyé du Département d'Etat. Certes, Aristide n'a jamais traversé une telle tempête depuis son retour, mais on aurait tort de sous-estimer l'habileté et l'instinct de survie d'un leader qui, dans le désert politique local, reste le plus populaire.» Sous le sceau de l'anonymat, un ponte de la police le dépeint sou

s les traits du cynique, «prêt à tuer père et mère pour sauver son fauteuil, dopé par les turbulences au point d'en inventer si besoin».


Le cimetière des illusions

Bien sûr, les défections affaiblissent un clan qui a perdu le monopole de la rue. Trois ministres - Education, Tourisme et Environnement - ont démissionné, effarés par le saccage de la fac de sciences humaines. «Une catastrophe», concède en privé le Premier ministre Yvon Neptune. Sentant le vent tourner, une poignée d'élus Lavalas ont fait de même. Mais il est des reniements dont on s'accommode, tel celui de Dany Toussaint, ancien chef de la police de la capitale. En refusant de lever son immunité, le Sénat lui a épargné une probable inculpation dans l'affaire du meurtre de Jean Dominique...

A Gonaïves (ouest), là même où fut proclamée en 1804 l'indépendance, les gangs armés qui tiennent les quartiers de Raboteau et Jubilé, jusqu'alors acquis à Titid, ont basculé après l'assassinat de leur chef Amiot Métayer, alias Cubain, victime d'un traquenard monté par un homme de main de la présidence. Quelques jours avant la découverte de son cadavre mutilé, le 23 septembre dernier, l'ambassadeur des Etats-Unis avait sommé Aristide de neutraliser ses sbires les plus voyants, à commencer par celui que ses partisans avaient à l'été 2002 libéré en défonçant au bulldozer le mur de la prison. Depuis, l'Armée cannibale de Cubain, devenue le Front de résistance de l'Artibonite, a juré la perte de l'idole déchue. En dépit d'incursions répétées et coûteuses, les troupes d'assaut de la PNH n'ont pu, à ce jour, réduire des insurgés prompts à riposter. Tout juste ont-elles réussi à incendier la maison du défunt et à raser le mausolée carrelé où trônait son buste, et sur lequel flottait la bannière étoilée et le bleu ciel des Nations unies. Bilan du dernier trimestre 2003: 36 morts et 85 blessés. On s'abstient d'ailleurs d'acheminer à l'hôpital ces derniers, touchés le plus souvent par des «tirs marrons», version créole de la balle perdue, de peur de les livrer  ainsi à un pouvoir honni; des infirmières les soignent à domicile, avec les moyens du bord.

«Twop san koulé/Fok Aristid alé/Ak tout akolit li yo.» Trop de sang a coulé. Il faut qu'Aristide parte avec toute sa clique. Prisé des étudiants, le slogan tient encore du vœu pieux. Il fédère pourtant le Groupe des 184, mosaïque de mouvements émanant de la «société civile», qu'anime Andy Apaid, 52 ans, patron prospère - textile et électronique - d'ascendance libanaise. Qui l'eût cru? Un tel pedigree déchaîne la rancœur des aristidiens. A les entendre, le nouveau venu, natif des Etats-Unis, n'est que l'ultime avatar d'une longue lignée de bourgeois prédateurs et apatrides, hier complices des putschistes galonnés, prêts à tout pour reconquérir les leviers du pays, perdus par les urnes. Un peu court. «Pourquoi lui refuser notre confiance? rétorque David, agronome en herbe. On a confié le pays au ''prophète des pauvres'' et voyez le résultat. Lui n'est plus prophète, mais les pauvres sont restés pauvres. Autant essayer un entrepreneur assez fortuné pour rester à l'abri de la tentation.» Plus que son caractère hétéroclite, deux périls guettent le vaste forum au sein duquel le diplômé côtoie le paysan, l'ouvrier, la féministe ou la star de la musique caraïbe.

D'abord, son «nouveau contrat social», programme de transition idéaliste et flou, peine à séduire les plus humbles. «Il y a dans ce pays une misère noire et un fric fou, résume un curé, qui planque dans sa paroisse une demi-douzaine de rebelles traqués. Pas facile d'atteler l'une à l'autre.» Dans l'arène électorale haïtienne, où le compromis et le partage n'ont pas cours, le cœur et les tripes importent plus que la tête; et il ne suffit pas de déclarer un président élu «hors la loi» pour abréger son mandat; ni de louer la «maturité» du peuple pour engranger les suffrages. Ensuite, l'union sacrée scellée avec la Convergence démocratique, alliance de partis traditionnels, risque d'éclater dès que s'entrebâilleront les grilles du Palais national. Le cimetière des illusions haïtien regorge de leaders providentiels. «Il faut enfin, insiste un combattant des droits humains, sortir du messianisme pour entrer dans la modernité politique.» C'est mal parti. Echalas décharné et grisonnant de Ti'Ayiti, Camille jure que personne - «ni vous, ni moi, ni Titid» - «ne peut sauver la patrie. Seul Dieu le peut».

Partout dans Port-au-Prince, des banderoles aux couleurs du drapeau exigent la Restitisyon. En clair, la restitution par la France des 90 millions de francs-or d'indemnités arrachés au jeune Etat souverain par les colons vaincus. Racket révoltant, mais qui alimente en haut lieu une frénésie démagogique sans bornes. Au prix d'un calcul d'actualisation aussi savant qu'énigmatique, Aristide estime à 21 685 155 571,48 dollars - soit environ 20 milliards d'euros - le montant dû. «Tout Haïtien ressent cette rançon coloniale comme une profonde injustice, qui a lourdement compromis l'envol du pays, admet un enseignant de Gonaïves. Mais la diversion ne trompe personne. Si la France a une dette morale envers nous, qu'elle l'acquitte en construisant des routes et des ponts, ou en dotant les bas quartiers d'eau courante et d'électricité. Mais surtout pas d'argent. Du cash, pour quoi faire? Pour remplir les poches des copains d'Aristide et payer les chimères? Pas question.» Empoisonné, le dossier a pesé sur les travaux de la commission conduite par Régis Debray, chargée par l'Elysée et le Quai d'Orsay de repenser les relations franco-haïtiennes à l'horizon 2020. Auteur d'une confession intitulée Les Masques, le philosophe savait-il qu'il trouverait à Port-au-Prince celui du malheur?

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L’avenir de la race noire. Selon Anténor Firmin
Posté le 30 décembre 2003 01:07 sur le site 

www.haiti-universite.org/

Firmin présente sa candidature à la députation aux élections de 1879 sous la bannière du Parti Libéral.

Firmin présente sa candidature à la députation aux élections de 1879 sous la bannière du Parti Libéral. C’est un échec. Les Nationaux remportent les élections. Juin 1883 : Firmin accepte une mission du président Salomon, celle d’aller à Caracas représenter son pays à l’occasion des fêtes du centenaire de Bolivar. Mais trois mois plus tard, il refuse un poste ministériel et s’exile à St-Thomas.

En 1885, Anténor Firmin se retrouve à Paris où il devient membre de la Société d’Anthropologie. Il est choqué par les théories racistes et surtout par le contenu du livre de Joseph Arthur de Gobineau De l’inégalité des races humaines, paru en 1856. Firmin prépare la riposte. Il accumule une documentation importante. Son ouvrage De l’égalité des races humaines (650) pages paraît en 1885.

En mai 1902, le président Sam démissionne et des élections législatives sont décrétées par le gouvernement provisoire. Firmin se porte d’abord candidat à la députation pour le Cap-Haitien. Or le tout-puissant général Nord Alexis est contre lui. On aboutit aux journées tragiques de fin juin 1902. Firmin dut s’échapper sur l’aviso « La Crête-à-Pierrot » qui le transporte aux Gonaives. C’est la guerre. Les firministes sont pourchassés et vaincus. Candidat à la présidence, Firmin échoue et le général Nord Alexis s’empare du pouvoir pour six ans (1902-1908). C’est l’exil pour le grand intellectuel. A l’île de St-Thomas, Firmin compose M. Roosevelt, président des Etats-Unis et la république d’Haïti qu’il publie à Paris en 1905.

Firmin ne put rentrer qu’à la chute de Nord Alexis en 1908. Le nouvel élu, Antoine Simon (17 décembre 1908 – 22 août 1911 ) l’éloigne en le nommant ministre à la Havane, puis à Londres. Mais il connaît de graves difficultés puisqu’il ne reçoit pas se émoluments. Il tente de rentrer pour régler cette affaire, il aperçoit le Cap-Haïtien, mais le ministre Jérémie l’oblige à s’éloigner. Il dut se réfugier à nouveau à l’île de St-Thomas ou il écrit son dernier livre : Lettres de St-Thomas. Il meurt en 1911 d’une angine à la gorge. Ce texte de firmin doit être médité par la jeunesse haïtienne.

L’avenir de la race noire

Dans les commencements, toutes les races d’hommes qui couvrent aujourd’hui la surface de notre planète furent également ignorantes et chétives, immorales et laides, mais à mesure qu’elles ont évolué, elles se sont améliorées, en transmettant à leurs descendants des facultés destinées à se perfectionner avec le travail des générations successives. L’hérédité physique et morale est l’élément conservateur qui fixe chaque conquête s’ajoutant les unes aux autres, amènent jusqu’aux nues des êtres partis de la poussière. Tous n’arrivent pas par les mêmes sentiers ni en même temps. Pourtant qui oserait dire que telle organisation ethnique est supérieure à telle autre, quand on sait quel laps de temps il a fallu, avec le concours des milieux et les accidents favorables, pour que les plus civilisées d’entre les races humaines parvinssent à s’affirmer au point où nous les voyons maintenant. L’évolution sociale explique donc seule les différences de complexion morale et intellectuelle qui existent entre les diverses portions de l’humanité. Peut-être pourrait-on penser que l’organisation physique et interne de certaines races leur constitue une supériorité spéciale, même dans leur marche évolutive mais serait-ce raisonnable de s’arrêter à une supposition gratuite, quand la nature des climats et les circonstances historiques rendent suffisamment compte de la promptitude avec laquelle ont évolué ces races privilégiées ? Pour se renfermer dans une seule race et en Europe, toutes les nations blanches se sont-elles montrées également aptes à l’accomplis-sement de certains progrès, dans la même période historique ? Ne voit-on pas au contraire la plupart de ces nations considérées comme nulles, il y a à peine deux siècles, occuper actuelle-ment des places éminentes, tandis que d’autres, souverainement influentes au XVIème siècle, ont perdu tout leur ancien prestige ?

En étudiant les faits avec toute l’impartialité que comporte l’excellence de la matière, il a été démontré d’ailleurs que la race noire, que l’on a prétendu être la plus inférieure de l’humanité, est douée d’une faculté d’expansion morale et intellectuelle, aussi active qu’une autre. Doit-on persévérer dans les erreurs du passé, malgré toutes les lumières qui jaillissent de la science moderne pour nous éclairer et nous indiquer la vérité ? L’autorité de quelques savants suffira-t-elle pour consacrer des opinions erronées, qui n’ont duré à travers tant de siècles qu’à l’aide de légendes et de préjugés, que l’on aurait honte d’affirmer dans l’ère de liberté et de progrès qui fleurit actuellement ? Non ! Mille fois non !

Au-dessus des préventions et des préjugés des savants, il y a la science ; au-dessus des erreurs systématiques des historiens, il y a l’histoire ; la philosophie est plus forte, plus convaincante que tous les philosophes. Il est bon que les faiseurs de systèmes et le fondateurs de doctrines y réfléchissent. Le monde ne reste pas stationnaire. Les nations, les races, en se coudoyant sur le théâtre de l’histoire, passent sans cesse et reviennent sur la scène avec des rôles n’est absolument inutile. Les acteurs sont tous égaux en dignité ; dans une transformation perpétuelle, chacun prend et quitte les premières places. Cela continuera ainsi jusqu’au jour où ils pourront se suppléer indistinctement sans effort, ni froissement dans la fonction capitale qui est de soutenir le flambeau intellectuel qui éclaire le monde moral et immatériel, comme le soleil éclaire le monde physique et matériel.

La race noire aura-t-elle un jour à jouer un rôle supérieur dans l’histoire du monde, en reprenant le flambeau qu’elle a tenu sur les bords du Nil et dont toute l’humanité s’est éclairée dans les premiers vagissements de la civilisation ? Je crois avoir prouvé que rien ne lui manque pour y parvenir. Tout indique, en effet, qu’il lui est réservé d’accomplir une nouvelle transformation d’où il sortira le plus beau rayonnement du génie humain. A ses premiers pas dans la carrière de la civilisation et de la liberté, elle a donné l’exemple d’une telle précocité dans le développement de toutes les sortes d’aptitudes, que l’on a droit d’espérer en elle et d’affirmer les hautes destinées qu’elle est appelée à réaliser.

Sans doute, cette race négritique qui a souffert mille martyres, qui a été huée, conspuée, méprisée par les uns ; brutalisée, systématiquement exterminée par les autres, pourrait laisser germer en son sein je ne sais quelle foudroyante colère, avec le rêve d’en écraser un jour ses contempteurs ou ses anciens oppresseurs. Mais la générosité l’emportera. Plus on a souffert, mieux on est préparé pour comprendre et pratiquer la justice. Et, vraiment, on ne sait combien magnifique paraîtra aux yeux des philosophes et des penseurs cette famille d’hommes sortis de la plus profonde misère intellectuelle et morale, ayant grandi sous l’influence dépressive de tous les préjugés combinés ; mais engendrant en ces cas même une fleur de vertu faite de courage viril et d’ineffable bonté, deux qualités qui tendent à la fois à promouvoir et à tempérer la justice !

Il arrive, cependant, un plan de l’histoire des peuples où las de représailles, les hommes longtemps en lutte sentent le besoin d’une conciliation régénératrice, mieux adaptés à leurs intérêts matériels et moraux. Sans céder à aucune inspiration d’utopiste ou d’illuminé, je crois que toutes les nations et toutes les races marchent, sous une impulsion irrésistible, vers cet état statique. Depuis que la Révolution française, brisant avec les vieilles traditions, a rendu l’homme plus grand et plus digne à ses propres yeux qu’il ne l’avait jamais rêvé, une superbe éclosion d’esprit s’est produite partout. L a noble France, en avait donné le branle. Sa voix a traversé les monts et les mers ; elle a été entendue sur la surface du monde entier. Cette voix sera écoutée toujours. Quand bien même toutes les légions de l’esprit ancien, scolastique et théologique, se coalise-raient pour affirmer que les hommes ne sont pas égaux, que les races ne sont pas égales, la parole révolutionnaire retentirait comme le clairon du dernier jour de l’intelligence et du cœur de chacun. C’est elle qui doit mettre en activité la force évolutrice que nous savons commune à toute l’humanité ; oui, c’est elle qui doit conduire toutes les races à la conquête de la science et de la civilisation, ces fleurs tardives, mais éternellement belles, que pousse l’arbre humain dans toutes ses branches et dans tous se rameaux !

(De l’égalité des races humaines)

Christophe Charles

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