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Une
quinzaine d'associations transmettent au président Aristide un mémorandum
L'Argentine
n'existe plus

Une
quinzaine d'associations transmettent au président Aristide un mémorandum
Port-au-Prince,
10 janvier 2002 -(AHP)- Une quinzaine d'associations patronales ont soumis jeudi
au Président Jean Bertrand Aristide un mémorandum traduisant leurs demandes
relatives aux questions de justice, de sécurité, d'économie et de Finances.
Dans le
domaine judiciaire, les associations réclament l'arrestation et le jugement des
criminels publiquement identifiés, quels qu'ils soient, dans le cadre de l'exécution
rigoureuse des mandats émis par les autorités judiciaires.
Elles réclament
une procédure judiciaire prompte et équitable pour tous les citoyens y compris
des hommes et des femmes d'affaires écroués, dont MM. Thony Saati et Robert
Ligali.
Ces
associations dont le Centre pour la Libre Entreprise et la Démocratie (CLED),
la Chambre de Commerce et d'Industrie d'Haïti (CCIH), l'ADIH et la Communauté
Indépendante des Affaires (CIDAF) demandent justice et réparation pour des
hommes et des femmes d'affaires et des citoyens victimes, ont-elles dit, d'actes
de vandalisme et de représailles d'origine politique ou autre.
Les
associations patronales réclament l'élargissement immédiat des citoyens ayant
bénéficié d'une décision de justice et l'exécution effective de toutes les
décisions de justice.
Elles
demandent au président de solliciter l'envoi en Haïti d'une mission
internationale permanente d'observation du respect des droits humains et d'une
mission internationale d'encadrement de la Police Nationale.
Elles réclament
le démantèlement de ce qu'elles appellent des groupes armés agissant parallèlement
à la Police et la neutralisation des bases de criminalité et de kidnapping
clairement identifiées dans certains quartiers connus de la capitale et de la
province.
Les
associations patronales sollicitent l'interdiction généralisée et formelle
des vitres teintées tant pour les véhicules de la PNH que pour ceux des élus
et des fonctionnaires de l'État.
Dans ce mémorandum,
les patrons réclament également la création d'une brigade spéciale
d'intervention rapide au sein de la police pour la protection de la propriété
privée et la sécurité du milieu des affaires des secteurs formel et informel,
à l'instar de celle disponible pour le secteur diplomatique.
Dans le
domaine de l'Économie et des Finances, les associations patronales suggèrent
la communication à la presse et aux patrons du budget de la République, pour
avis et opinion avant toute décision finale.
Elles réclament
l'annulation des dépenses qu'elles considèrent comme luxueuses, superflues et
abusives et la fiscalisation, la budgétisation et l'utilisation transparente de
toutes les recettes publique.
Les
signataires du mémorandum demandent le maintien du cycle annuel pour le
renouvellement du quitus fiscal, l'établissement de plafonds et la publication
régulière des crédits de la Banque Centrale à l'État et aux entreprises
publiques et autonomes et l'interdiction de toute pratique discriminatoire
d'octroi de franchises pour des produits vendus sur le marché par des
particuliers.
Les
associations patronales estiment que la satisfaction de ses demandes permettra
d'instaurer un climat favorable à une sortie de crise et une meilleure
convivialité au sein de la société haïtienne
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L'Argentine
n'existe plus
Alberto Manguel
Un des topiques de la littérature
baroque proclame que plus rien n'est ce qu'il était: le voyageur cherche Rome
dans Rome, et tout ce qu'il en voit, ce sont des ruines. Le grand Francisco de
Quevedo en déduisait que «ce qui était inébranlable a disparu, seul l'éphémère
demeure et dure». Les ruines des villes saccagées de l'Argentine - les
supermarchés dévalisés, les voitures incendiées, les vitres en morceaux, les
débris des modes et des tendances - constituent l'oppressant présent; dans le
passé se trouve relégué un pays que nous étions jadis convenus d'appeler
l'Argentine.
Je suis né en Argentine mais, en réalité, je n'y ai pas vécu avant l'âge de
sept ans, quand ma famille s'y est réinstallée en 1955, après la chute de Perón.
J'en suis reparti pour de bon en 1968, juste avant que ne commencent les
horreurs de la dictature militaire. Je me souviens de ces 13 années avec étonnement.
Malgré la dégradation économique continue, malgré la fréquence des coups d'État
militaires qui faisaient apparaître dans les rues proches de notre école des
tanks éléphantesques, malgré la vente progressive de toutes les industries
nationales, l'Argentine était en ce temps-là un pays extraordinaire, d'une
richesse intellectuelle et d'une fécondité immenses.
Cette société possédait un style de pensée unique, capable d'aborder (dans
une même idée) les grandes questions métaphysiques et les réalités de la
politique de base. Un humour particulier imprégnait toutes les transactions
sociales: une ironie teintée de mélancolie, d'enjouement et de gravité. Les
Argentins semblaient doués de la capacité d'apprécier le plus petit cadeau du
hasard comme de ressentir les instants de tristesse les plus subtils. Ils
avaient un sens passionné de la curiosité, l'oeil aux aguets pour la notion révélatrice,
le respect de la pensée intelligente, de l'acte généreux, de l'observation éclairée.
Ils savaient qui ils étaient en ce monde et se sentaient fiers de cette identité
(que Borges appelait «un acte de foi»). Tout cela est désormais perdu.
Que s'est-il passé? Pour l'essentiel, l'Argentine a cessé de croire en elle.
Toute société est une invention, une construction imaginaire fondée sur un
accord entre des individus qui ont décidé de vivre ensemble selon des lois
communes. Ces lois constituent un système basé sur la confiance: que l'on
perde foi dans le système, et la notion de société disparaît, telle l'eau
dans l'eau.
Le rêveur réveillé
Le serment d'allégeance américain, La Marseillaise, la devise brésilienne «liberdade
o morte», l'infamant Deutschland, Deutschland über alles, le «True North
strong and free» canadien sont autant d'incantations rituelles qui prêtent une
voix, sinon un sens, à nos croyances. Gravées sur les stèles d'Hammourabi, récitées
par les anciens chez les Orixás, sculptées au-dessus de la porte du temple de
Delphes ou imprimées dans les milliers de registres des tribunaux de notre
temps, ces conventions qui règlent nos vies en commun ressemblent au rêve du
roi Rouge dans Alice au pays des merveilles: qu'on le réveille, et notre société
illuminée s'éteindra, bang, comme une bougie. Dans la pièce de Robert Bolt,
Un homme pour l'éternité, le gendre de Thomas More soutient que pour atteindre
le Diable, il anéantirait volontiers toutes les lois instituées en Angleterre.
Et More, le légiste, répond avec colère: «Et comment crois-tu pouvoir rester
debout sous le vent qui soufflerait?» More ne pouvait le savoir, mais il
parlait de mon Argentine, dont les citoyens honnêtes s'efforcent de rester
debout dans un pays dont les lois ont été éradiquées, sans savoir combien de
temps ils parviendront à garder la tête haute dans la tourmente.
Il existe une tournure d'esprit que nous avons (à tort) qualifiée de machiavélique,
celle qui porte à croire que l'on peut tout se permettre dans le but de
s'agrandir, y compris d'enfreindre la loi. Les tyrans grecs, les césars romains,
les papes et empereurs la possédaient; elle a déclenché des guerres, justifié
des atrocités, causé des souffrances indicibles; en fin de compte, elle a
toujours provoqué l'effondrement des sociétés dans lesquelles elle s'était
enracinée. En Argentine, elle s'est manifestée dès l'aube de la République,
avec le meurtre du jeune révolutionnaire Mariano Moreno. Elle est devenue
officielle au XIXe siècle sous la tyrannie de Juan Manuel de Rosas, acceptable
au temps des oligarques et des propriétaires terriens au début du XXe,
populaire sous Perón. Enfin, sous la dictature militaire, elle a miné la société
sous tous ses angles, ignoré toute légalité, fait de la torture et du meurtre
les instruments quotidiens du gouvernement, infecté le langage et la pensée.
Vers la fin des années 80, cette tournure d'esprit s'était si bien enracinée
qu'elle a permis au président Menem de pardonner aux plus odieux des criminels
de la Junta et à la plupart des Argentins de justifier, non sans ingéniosité,
le comportement crapuleux de leur gouvernement. Grâce aux militaires, dans
l'Argentine des années 90, il était devenu impossible d'employer les mots «honnêteté»,
«vérité» ou «décence» sans les teinter d'ironie.
La tâche du président De la Rúa était désespérée. Rétablir l'équilibre
d'une société qui, en vérité, n'existe plus parce qu'elle ne croit plus à
sa propre intégrité est un tour qu'aucun magicien ne pourrait accomplir. Tout
se passe comme si les spectateurs refusaient de se lier à l'artiste par un
contrat implicite de respect et de suspension d'incrédulité, comme s'ils
avaient décidé de ne pas rester assis à le regarder sortir un lapin de son
chapeau mais de tenter plutôt de s'enfuir avec lapin et chapeau, persuadés que
s'ils ne le font pas, le magicien sera le premier à les barboter l'un et
l'autre. Dans de telles conditions, aucune représentation ne peut avoir lieu et
le théâtre peut aussi bien fermer.
Le célèbre tango Cambalache («bric-à-brac») avait tout prévu dès 1935: «Il
n'importe à personne que vous soyez né honnête», dit la chanson. Et puis:
«C'est tout pareil: celui qui travaille Nuit et jour comme un boeuf, Celui qui
vit des autres, Celui qui tue, celui qui guérit, Ou celui qui enfreint la loi.»
Durant son long règne, Perón se vantait volontiers de pouvoir, tel l'oncle
Scrooge, «marcher sur les lingots d'or du Trésor». Après sa fuite, il ne
restait plus d'or à fouler, et Perón figura sur les listes financières
internationales comme l'un des hommes les plus riches du monde. Après Perón,
les vols continuèrent et s'intensifièrent. L'argent prêté à l'Argentine, à
plusieurs reprises, par le Fonds monétaire international (cette incarnation
moderne du péché d'usure) disparut dans les poches des mêmes et célèbres
salauds: ministres, hommes d'affaires, industriels, députés, banquiers, sénateurs.
Leurs noms sont familiers à tous les Argentins. Le refus du FMI d'en prêter
davantage était fondé sur la prémisse évidente qu'il serait à nouveau volé
(les truands ne connaissent que trop bien les habitudes les uns des autres).
Mais le fait qu'il ne reste rien à voler n'apporte aucune consolation aux
milliers d'Argentins qui meurent de faim. Mourir de faim - dans un pays appelé,
il y a quelques décennies à peine, «la boulangerie du monde»!
Et maintenant? Quelle solution peut-il exister pour un pays en faillite financière
et morale, avec le même lot de politiciens corrompus se disputant ce qui n'est
plus aujourd'hui qu'os dénudés, avec une armée meurtrière en attente dans
les coulisses, sans système judiciaire, sans programme économique, sans
activités industrielles dignes de ce nom?
Que peut espérer l'Argentine quand le président intérimaire, natif de la
ville de La Quebrada, qui fut le premier à remplacer De la Rúa, conclut son
discours inaugural par la dédicace de son bref mandat (jusqu'en mars) «au
Christ de La Quebrada»? Que peuvent espérer les citoyens d'Argentine quand le
dernier de la demi-douzaine de remplaçants présidentiels depuis quelques
semaines a un casier judiciaire notoire pour escroquerie?
Dans l'épopée nationale argentine, le gaucho Martín Fierro, afin d'échapper
au système injuste qui l'a trahi (qui l'a enrôlé dans l'armée et dépouillé
de sa terre, de sa maison et de sa famille), déserte et devient le héros
reconnu de l'imaginaire argentin. Mais pour les Argentins d'aujourd'hui, il ne
reste rien à déserter, il n'y a nulle part où aller. Le pays imaginé par mes
ancêtres, le pays extraordinaire qui m'a éduqué et a fait de moi ce que je
suis, n'existe plus au milieu de ses ruines. L'Argentine n'est plus, et les
canailles qui l'ont détruite vivent encore.
Alberto Manguel est écrivain canadien d'origine argentine. L'auteur vit en
France.
Ce texte, paru dans l'édition
d'hier du quotidien Le Monde, a été traduit de l'anglais par Christine Le
Boeuf.
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