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Les déçus d'Aristide
FAISONS
RENAÎTRE L'ESPOIR

Les déçus d'Aristide
Par Philippe Broussard, du Monde
ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 31.01.02
A Haïti comme à Paris, Jean-Bertrand Aristide incarnait
l'espoir d'une vie meilleure. Mais le "prêtre des bidonvilles",
devenu président, s'est métamorphosé, et ses anciens amis se repentent.
C'est un café de Paris, à deux pas du jardin du Luxembourg. Un café où se
retrouvent, chaque samedi, quelques-uns des 30 000 Haïtiens de France
métropolitaine.
Leur réunion tient du rituel, voire de la messe hebdomadaire, tant ces
paroissiens-là sont fidèles au rendez-vous.
Eté comme hiver, à l'heure du thé, certains viennent depuis trente ans. Il
y
a là un professeur de maths (Paul Baron), un médecin (Daniel Talleyrand), un
ancien diplomate (Pierre Edugène), et quelques autres, de sensibilités
politiques diverses. De samedi en samedi, l'auditoire varie, mais pas l'esprit :
des heures durant, dans les rires et les apostrophes de discussions sans fin, on
refait le monde et Haïti. Surtout Haïti.
Il y a encore une dizaine d'années, le seul fait de prononcer ici le nom de
Jean-Bertrand Aristide, le "prêtre des bidonvilles" devenu président,
aurait suscité des commentaires favorables. A Paris comme à Port-au-Prince, le
très
populaire "Titide" incarnait l'espoir d'une vie meilleure dans
ce pays aussi misérable que complexe. "Il symbolisait la lutte des
pauvres", se souvient M. Baron. "Le Palais des congrès avait fait le
plein pour sa venue à Paris", rappelle M. Talleyrand. Le Père Aristide,
anti-impérialiste déclaré, présentait alors un profil de messie pour un
peuple soumis pendant trente ans (1956-1986) à la dictature des Duvalier père
et fils, puis à celle des militaires (1986-1990). Sa qualité de prêtre
constituait un gage de moralité. Et son destin était de ceux qui forcent
l'admiration...
Le 16 décembre 1990, après des années de lutte, il est élu à la présidence.
Ses promesses de justice sociale séduisent le peuple. Beaucoup moins l'armée:
dès septembre 1991, un coup d'Etat militaire l'oblige à fuir. Aux Etats-Unis,
où il s'exile, les élus noirs du Congrès et diverses personnalités (le
pasteur Jesse Jackson, le sénateur Ted Kennedy...) se prennent de passion pour
sa cause. L'administration Clinton, arrivée au pouvoir fin 1992, sera tout
aussi enthousiaste.
A la même époque, des intellectuels haïtiens établis en
France signent des appels en sa faveur. Parmi eux, le cinéaste Raoul Peck, les
écrivains Jean Métellus et René Depestre... Le phénomène ignore les
clivages politiques. "Comme beaucoup d'autres, j'y ai cru, je me disais
qu'il réussirait à équilibrer le poids excessif des milieux d'affaires",
témoigne Franz Merceron, ancien ministre de l'économie (1982-1985). Il faut
dire que "Titide" a du charisme, des dons d'orateur, le verbe imagé
et révolté des hommes de conviction. En France, Le Monde et davantage encore
Le Monde diplomatique - filiale du groupe Le Monde, autonome éditorialement -soulignent
son aura de leader tiers-mondiste. Bien que le PC et le PS gardent leurs
distances, toute une frange de la gauche tombe sous le charme. Bernard Kouchner,
l'ancien évêque Jacques Gaillot et surtout Danielle Mitterrand affichent leur
soutien. Quitte à placer le PS en porte-à-faux, l'épouse du président français
restera longtemps l'amie de "Titide".
La période d'exil va durer trois ans. Le 19 septembre 1994, une intervention
militaire américaine ouvre la voie d'un retour triomphal à Port-au-Prince.
Porté par son mouvement, la Famille Lavalas (avalanche, en créole), M.
Aristide récupère son poste de président. Haïti découvre un nouveau "Titide",
métamorphosé par son passage aux Etats-Unis. Après avoir renoncé à la prêtrise
en 1994, il épousera, deux ans plus tard, une avocate américano-haïtienne. Ce
retour, assorti de l'aide financière internationale, apparaît comme une
occasion unique de sauver le pays. Las ! Haïti, au
contraire, continue de sombrer dans la misère et la violence.
En février 1996, la stricte application de la Constitution haïtienne empêche
M. Aristide de briguer un nouveau mandat. Il cède donc la place momentanément
à René Préval, son plus proche collaborateur, qui présidera le pays pendant
cinq ans. Cinq ans de crise politique et économique conclus, fin 2000, par le
retour aux affaires de Jean-Bertrand Aristide. Depuis cette élection, contestée
par l'opposition, le pays est toujours à l'agonie : l'économie est en ruine ;
le trafic de cocaïne reste florissant ; des bandes de jeunes (les "chimères"),
proches de la Famille Lavalas, font la loi dans les quartiers ; des journalistes
sont assassinés ; certains policiers ont recours à la torture et aux exécutions
sommaires pour éliminer les contestataires ; l'Institut français a été
saccagé ; l'aide internationale est gelée en raison du chaos politique...
Quelle est la part de responsabilité du président dans cette dégradation ?
N'est-il pas victime, comme tant d'autres, de la "malédiction" haïtienne
? La première hypothèse emporte la majorité des suffrages. Au fil des années,
le vide s'est fait autour du "prophète". Qu'ils aient été
aristidiens ou simples sympathisants, ses partisans d'hier cherchent dans leurs
mémoires le signal qui, il y a un an, deux ans, dix ans, les a fait douter.
L'un se souvient d'une réception à Paris, au cours de laquelle "Titide"
aurait soudain levé les yeux et lancé : "Dieu me parle !"Un autre évoque
les confidences de tel ou tel conseiller, au début des années 1990 : "Il
n'accepte pas la contradiction", "On ne peut pas travailler avec lui"...
Les amis de la première heure se sont éloignés. Tous, ou presque, font leur
mea culpa, à l'image du prêtre français Jean-Yves Urfié, fondateur du
quotidien en créole Jounal Libèté : "J'avais des liens très forts avec
lui. Aujourd'hui, je me confesse en public car il faut reconnaître le mal pour
l'extirper. Davantage que l'homme, c'est le vide de sa pensée qui me déçoit.
La dernière fois que j'ai voulu l'interviewer, en 1997, c'était une
catastrophe intellectuelle. Il n'avait pas d'idées concernant Haïti. Son
obsession semblait être de rester au pouvoir." Un autre religieux
français,
Gilles Danroc, auteur de plusieurs ouvrages sur ce pays, partage en partie cette
analyse : "La déception se mesure à l'aune de l'espérance. A une époque,
Aristide incarnait l'ange du bien face à la figure diabolisée de la dictature.
En 1994-1995, il n'a pas pris les mesures que son formidable retour lui aurait
permis de prendre. Au-delà de sa personne, c'est Haïti qu'il importe de
comprendre. Or ce pays n'est plus lisible..."
Bien des Haïtiens accusent M. Aristide d'être un "mégalomane",
prisonnier d'un discours "mystico-populiste". On s'indigne de son
enrichissement, de ses costumes, de ses voitures... Certains voient en lui un
calculateur hors pair qui aurait trompé son monde. D'autres mettent en cause
l'exil (1990-1994) et l'influence néfaste des Américains, qui lui auraient
donné le goût de l'argent et du pouvoir. "Il était évident qu'il
n'avait pas l'étoffe d'un président", constate l'ex-dirigeant communiste
Max Bourjolly, l'un des rares à avoir toujours clamé son scepticisme. "On
a confondu la cause et le personnage. Or il n'y avait pas grand-chose derrière
le personnage", confirme un intellectuel.
Le durcissement du régime, relaté ces dernières années par le correspondant
du Monde dans la région, Jean-Michel Caroit, s'est accentué depuis l'été
2001. Haïti a renoué avec les pratiques dictatoriales, et les "chimères"
n'ont rien à envier aux "tontons macoutes", les miliciens duvaliéristes
d'autrefois. "C'est une dictature en gestation, le président bascule dans
l'inacceptable", assure l'ancien ministre Franz Merceron. Les intellectuels
ont également pris leurs distances, à l'image de l'écrivain franco-haïtien
René Depestre : "Y a-t-il un dictateur qui perce sous Aristide ? J'ai
soutenu l'expérience à distance, mais je me félicite maintenant de n'avoir
pas été plus loin."
Comment renier celui dont on attendait tant ? Chez les spécialistes français
d'Haïti - universitaires, religieux, journalistes -, la question suscite au
mieux la déception, au pis l'embarras. L'espérance des premiers temps, compréhensible
dans le contexte de l'époque, est un souvenir douloureux. "Il a trompé le
peuple, accuse l'ancien évêque Jacques Gaillot. Violence, corruption... les
vieux démons ont resurgi."
De nombreux Haïtiens s'étonnent néanmoins de l'"aveuglement" des
personnalités françaises autrefois favorables à "Titide".
"Pour ces gens-là, encore imprégnés de l'esprit de 1968, il avait un côté
Che Guevara en soutane, ils l'ont habillé de rêve !", analyse l'ancien
diplomate Yvon Siméon, représentant en France de la Convergence démocratique,
la coalition regroupant l'opposition. Les reproches visent surtout Le Monde
diplomatique, mensuel de référence dont le directeur, Ignacio Ramonet, réfute
ces accusations : "Par le passé, dans un contexte qui le justifiait, nous
avons apporté un soutien explicite à Aristide. Mais, depuis deux ou trois ans,
nous avons émis des critiques très nettes sur la corruption ou la drogue.
Maintenant, il est exact que nous n'avons pas encore écrit le papier définitif
de démolition."
LA mise en cause du mensuel se concentre en fait sur Christophe Wargny, auteur
d'articles sur Haïti entre avril 1994 et juin 2001. M. Wargny, maître de conférences
au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM), a longtemps été très
proche de "Titide". En 1992, il l'avait aidé à écrire son livre
Tout homme est un homme. Par la suite, il était devenu l'un de ses conseillers
en communication (1993-1996), tout en continuant à collaborer au Monde
diplomatique. M. Wargny, qui ne fait pas mystère de cette proximité, se veut désormais
plus distant : "Mon dernier article, consacré au trafic de drogue et publié
en juin 2001, a marqué un tournant. Et il est en deçà de ce que je pense
aujourd'hui. Pour moi, c'est une déception humaine. Je n'ai plus de contact
avec Aristide depuis février 2001. Je ne me suis pas trompé en le soutenant
lors de son premier mandat, mais le personnage qui est revenu au pouvoir en 2000
est différent de celui que l'on avait connu. Une erreur, c'est une erreur. Deux
erreurs, ce sont deux erreurs. Mais trois, c'est une dérive. Même si son
opposition est archi-nulle, cela n'absout pas les atteintes aux droits de
l'homme."
Au contraire de M. Wargny, le PS se sent conforté dans son analyse initiale.
"Nous n'avons jamais soutenu Aristide mais le socialiste Serge
Gilles", rappelle Paul Cozygon, spécialiste de ce pays au PS. Le parti
s'est ainsi démarqué de Mme Mitterrand, aristidienne convaincue.
"Danielle Mitterrand fonctionne au coup de cour. A titre personnel, elle a
choisi Aristide et n'a pas voulu tenir compte de nos mises en garde",
explique M. Cozygon. Toujours selon lui, la plupart des partisans français de
M. Aristide auraient ainsi tardé à s'apercevoir, puis à reconnaître leur
erreur de jugement. A l'entendre, les "premiers signaux"datent en
effet de 1989, avant la première élection. "C'était déjà un personnage
éminemment trouble, sans aucune culture politique démocratique. Mais les
cathos de gauche y ont longtemps cru. Le mythe a persisté et persiste encore.
Le mea culpa est plus difficile pour les Français que pour les Haïtiens...
Combien d'entre eux sont-ils allés voir là-bas comment ça se passait dans la
réalité ?"
Mme Mitterrand, présidente de la fondation France Libertés, s'est rendue trois
fois en Haïti (1989, 1991, 1995). Interrogée par Le Monde, elle ne cache pas
avoir entretenu des "liens amicaux" avec M. Aristide. "Dès qu'il
venait à Paris, il me rendait visite. Durant sa période d'exil, je l'avais
aussi vu à Washington, où j'avais d'ailleurs remarqué qu'il commençait à
changer, comme si on lui faisait miroiter autre chose. Il est exact que je n'étais
pas d'accord avec le PS, mais je suis une citoyenne libre ! Aujourd'hui, les
nouvelles en provenance de ce pays sont de plus en plus mauvaises. Je ne veux
pas harceler M. Aristide. Je dis simplement qu'il n'est plus l'homme que j'ai
connu autrefois, lorsqu'il était auprès du peuple."
En 2004, ce "peuple" fêtera le bicentenaire de l'indépendance et de
l'avènement de la première république noire du monde. L'approche de cette célébration
sonne comme un triste rappel à l'heure où le pays touche le fond. En
attendant, bien des Haïtiens recommandent aux déçus de "Titide" de
méditer ce proverbe local : "Quand tu manges avec le diable, il faut tenir
la cuiller longue."
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FAISONS
RENAÎTRE L'ESPOIR
Ce qui est en train d'arriver au président Aristide devrait
attrister tous les Haïtiens ; car l'échec de M. Aristide nous fait perdre une
chance inouïe de développer ce pays. A son avènement en 1990, Jean-Bertrand
Aristide pouvait mettre à contribution son leadership et son charisme d'alors,
en vue de canaliser toutes les énergies et ressources de la population vers la
productivité et la promotion des valeurs démocratiques. Mais M. Aristide a
préféré verser dans la démagogie, incapable qu'il était depuis lors de
transformer les ressources de tous ordres en biens et services pour la
collectivité. Il ne faut jamais oublier que Lavalas s'est retrouvé en 1990 au
timon des affaires nationales sans aucun projet sérieux, vu que la dialectique
de Monsieur Aristide se bornait au triptyque justice, transparence,
participation, et au slogan Makout pa ladan'l.
Les premiers mois d'Aristide avaient été marqués par les déclarations
incendiaires de certains prêtres proches du pouvoir et du président lui-même,
alors qu'il fallait à l'époque une politique d'apaisement et de justice
sociale.
Le sanglant coup-d'état du 30 septembre est intervenu à un moment où Lavalas,
mouvement monté au pied levé et à la cloche de bois, devait enclencher un
processus de structuration et . Ce coup-d'état a aussi mis Monsieur Aristide
face à un sérieux dilemme, car il avait à choisir entre ses discours anti-impérialistes
à la sauce Charlemagne Péralte , et un retour au pouvoir sous la protection de
ceux auxquels il avait déclaré la guerre, à savoir, les Américains. Monsieur
Aristide a opté pour la dernière possibilité, et est donc revenu au pouvoir
la queue entre les pattes, raccrochant aux vestiaires ses envolées élogieuses
envers Péralte.
René Préval a succédé à Jean-Bertrand Aristide en promettant d'entrée de
jeu de rétablir l'autorité de l'État ; en fait, en bon président de doublure,
Préval n'a réussi qu'à projeter l'image pitoyable d'un ivrogne désinvolte
complètement dépassé par les événements. La démission du premier ministre
Rosny Smarthe allait constituer la genèse de la crise politico-institutionnelle
dont nous sommes en train de faire les frais actuellement. Au plus fort du
début de la crise, René Préval a dû conclure un accord avec l'Espace de
Concertation, accord qui a accouché du Conseil électoral le plus irresponsable
et le plus méprisable de l'histoire récente du pays.
Ce Conseil électoral, le 21 mai, en réalisant des élections locales,
municipales et législatives scandaleusement frauduleuses, a révélé sa vraie
nature, et donné lieu à la crise la plus aiguë que le pays ait connue depuis
la chute des Duvalier. En dépit de la perche tendue au régime Lavalas par la
communauté internationale qui a exigé qu'on utilise une autre méthode de
calcul des voix, René Préval, conformément à la vieille tradition
lavalassienne, a joué aux jusqu'au-boutistes en réalisant la présidentielle
du 26 novembre qui a mis à nu la surprenante impopularité d'Aristide ; car à
cette présidentielle, l'électorat ne s'est pas bousculé aux bureaux de vote,
contrairement aux joutes du 21 mai. Les élections de l'année 2000 ont
doublement entamé le prestige de Monsieur Aristide, d'abord en mettant en
exergue la faiblesse de son pouvoir de mobilisation ; ensuite, toutes les
maladresses de Préval ont éclaboussé l'ancien vicaire de St-Jean Bosco,
étant donné que tout le monde savait que le président n'était qu'une
marionnette dont la télécommande était à Tabarre.
En dépit de tout, M. Aristide a prêté le serment constitutionnel le 7
février 2001, dans des conditions autrement moins honorables qu'en 1990.
Quelques heures avant l'investiture de M.Aristide, la Convergence Démocratique
installait dans sa permanence au Pont-Morin , son président provisoire Me
Gérard Gourgue ; cette démarche de la Convergence a réussi à rappeler à la
communauté nationale et internationale le déficit de légitimité auquel
devait faire face le nouveau président.
Parallèlement, dans son discours d'investiture qui allait se heurter aux
critiques des technocrates quant au sérieux et à la faisabilité de son
contenu, le président Aristide a, à plusieurs reprises, rappelé qu'il était
le président de tous les Haïtiens, comme pour s'en convaincre personnellement.
Dès les premiers mois de son nouveau mandat, la lueur d'espoir suscitée par le
retour au pouvoir de M. Aristide parmi les plus naïfs de nos compatriotes
allait progressivement s'éteindre, à cause d'un concours de circonstances
déplorables, et nous en relatons ici quelques-unes :
- En dépit des nombreuses rondes de négociation, aucun accord n'a été conclu
avec la Convergence Démocratique ; la communauté internationale serre l'étau
autour du régime en gelant des centaines de millions de dollars d'aide au
développement.
- Alors que le parlement utilise des procédés dilatoires cousus de fil blanc
pour ne pas lever l'immunité parlementaire du sénateur Dany Toussaint,
principal inculpé dans l'affaire Jean Dominique, le mandat du juge Gassant
n'est pas reconduit par le président de la République. Parallèlement, un
député est accusé d'avoir passé sa voiture à des zenglendo ayant tué deux
cambistes ; sur ce dossier aussi, le parlement tarde à se prononcer.
- Le terrorisme d'État ne cesse de s'intensifier. Le pouvoir utilise
ouvertement ses chimères - les remplaçants des tontons macoutes de
Duvalier- pour contenir les revendications et manifestations du secteur
démocratique.
- Le jeune journaliste Brignol Lindor est lâchement assassiné par les sbires
du régime à Petit-Goâve, après avoir publiquement fait l'objet d'une
condamnation à mort par le maire Dumay Bonny. Le ministre de la Culture et de
la Communication, Guy Paul, déclare que Lindor n'a pas été tué pour ses
prises de position professionnelles mais pour sa conviction politique. Cette
déclaration maladroite a provoqué une levée de boucliers du secteur
démocratique qui se souvient de l'apport de la presse à la candidature
d'Aristide en 1990.
- Le 17 février, après avoir dénoncé un coup-d'état dont les tenants et
aboutissants demeurent encore flous, les sbires du régime accompagnés de
quelques officiels ont incendié les locaux et la résidence des leaders de
certains des principaux partis de l'opposition. La mesure a été largement
dépassée, et la communauté nationale n'a pas caché son indignation.
- Les dissensions internes culminent au sein de Lavalas ; au cours d'un échange
de tirs entre le député de Saint-Raphaël Jocelyn St-Louis et le maire Sernand
Sévère et leurs troupes lourdement armées, le maire est tué de 17
projectiles, ainsi que le neveu du député, Rudelin Lafrance.
- Le président de la République, sans aucune provision constitutionnelle,
destitue çà et là des maires pour détournement de fonds publics, sans
qu'aucune arrestation ne soit effectuée.
- Des sénateurs s'en prennent au premier ministre Jean Marie Chérestal qu'ils
accusent de n'avoir pas pu satisfaire les besoins et revendications de la
population. Après avoir présenté, au cours de la séance d'ouverture de la
session ordinaire du parlement, un bilan digne du Prix Nobel du mensonge,
Chérestal a dû démissionner pour ne pas essuyer le vote de censure du
parlement.
- S'en prenant aux détracteurs du premier ministre, le député de la Grande-Rivière
du Nord, Nahoune Marcellus taxe les sénateurs de corruption, ce qui a provoqué
le fameux scandale de riz. Dans cette affaire qui draine encore la chronique,
les porte-parole et officiels du régime mettent quotidiennement à nu leur
maladresse, leur incompétence, leur irresponsabilité et leur absence de vision
et d'éthique. Même les analphabètes ne se laissent pas convaincre par les
arguments farfelus des lavalassiens visiblement à bout de souffle. Cette
affaire qui a déjà pénalisé le trésor public, le secteur des affaires, les
petits planteurs de l'Artibonite et la population en général, risque de
déstabiliser le régime.
L'impasse de la crise politico-institutionnelle et les scandales sus-cités font
ressortir plusieurs évidences, dont :
- Les réflexes totalitaires d'un homme qui n'a pas compris que les temps ont
changé. Aujourd'hui, les intellectuels, les jeunes lettrés, le secteur
démocratique iront jusqu'au bout dans la lutte contre l'anarchie et la
dictature. Si les partis politiques constituent l'opposition officielle au
régime, ils ne sont pas seuls dans la lutte. Car tout Haïtien consciencieux
est un opposant à ce régime rétrograde.
- L'absence totale d'éthique de nos dirigeants. Tous les gens impliqués de
près ou de loin dans le scandale de riz devraient démissionner. Le fait qu'ils
s'accrochent au pouvoir comme à une bouée de sauvetage prouve qu'ils ne sont
pas au courant de l'invention de la science qui s'appelle l'histoire. La
postérité se chargera de les condamner.
- L'absence totale de sérieux et de vision du parti au pouvoir. Les scandales
successifs ont forcé certains barons du régime à sortir du silence prudent
derrière lequel ils s'étaient retranchés, ce qui nous fait apprécier
l'ampleur de nos malheurs. La plupart des parlementaires et des maires ne sont
vraiment pas à leur place. Aucun pays n'est arrivé à sortir du
sous-développemnt en casant des gens improductifs au parlement et à la tête
des municipalités.
Cependant, les récents développements enregistrés sur l'échiquier socio-politique
augurent d'une fin de règne. Cela ne veut pas nécessairement dire que tout le
régime va s'écrouler. Mais Monsieur Aristide, s'il veut mener son mandat à
terme, doit rectifier son tir de manière radicale. Désormais, il ne pourra
plus se comporter comme un empereur au pied duquel tout le monde doit se
recueillir. Il doit se contenter d'être un président, et un président qui
devra se battre pour regagner - tâche ardue- l'estime de la
population. Car au jour d'aujourd'hui, plus personne n'a de Monsieur Aristide la
perception du messie dont on l'avait gratifié dans un moment d'euphorie
compréhensible mais injustifiée. Le 17 décembre dernier, tout ce qui restait
de crédibilité au président Aristide est parti en fumée avec l'incendie des
structures des partis politiques de l'opposition. Or, de nos jours, pour diriger
un pays, il faut être respecté, vu qu'il est presqu'impossible d'inspirer la
crainte sans susciter le mépris.
Aujourd'hui, l'espoir renaît. Cela se sent. Cette renaissance à travers le
renforcement des forces démocratiques se manifeste de diverses manières :
- Face au spectre de la destruction systématique de toutes les structures
sociales, de l'affaiblissement des institutions, la jeunesse qui s'était
enfoncée dans un laxisme inquiétant, s'implique de plus en plus dans la lutte.
A plusieurs reprises, et dans différentes circonstances, les jeunes ont
exprimé leur ras-le-bol par rapport à ce qui se fait actuellement dans le
pays.
- La récente conférence de presse des professeurs d'université a apporté de
l'eau au moulin de la lutte démocratique. Les universitaires constituent un
secteur déterminant dans le débat visant à défendre les valeurs
démocratiques.
- L'Église commence à assumer ses responsabilités ; les courageuses prises de
position de Mgr Poulard , de la Fédération Protestante et des ministres
religieux en général à travers leurs sermons, sensibilisent au plus haut
point la population sur la nécessité de dire non à l'inacceptable.
- Les intellectuels avec leur voix et leur plume, protestent contre le
caractère anachronique du régime.
- Les entrepreneurs, victimes du climat d'instabilité, de la concurrence
déloyale du pouvoir, de l'absence de vision des lavalassiens, deviennent de
plus en plus responsables, de moins en moins opportunistes. On les entend
maintenant quotidiennement dans la presse, bien qu'ils soient inconscients de
leur force ; car le secteur privé dispose actuellement d'assez d'arguments pour
exiger du pouvoir la fin du cirque.
- Les chroniqueurs économiques et les journalistes en général ont compris la
nécessité de laisser de côté le langage de leur condition, pour adopter
celui du citoyen vexé et frustré. On ne peut que les encourager dans cette
voie.
- Même l'homme de la rue a fini par comprendre le caractère démagogique des
actions du régime ; il exprime régulièrement sa frustration et son remords
dans la presse.
]Cependant, ce qui me paraît le plus significatif et le plus symbolique, c'est
la réussite exemplaire de la journée portes ouvertes du CRESFED. Au cours de
cette journée, des gens de condition modeste, des enfants issus de familles
pauvres ont apporté leur contribution à la reconstruction de ce haut lieu du
savoir. C'est leur façon de dire non à ceux qui incendient les bibliothèques
pour ériger des casernes de chimères sur leurs décombres.
Maintenant, il nous reste à matérialiser nos espérances.
Frandley Denis JULIEN
Porte-Parole
Initiative Citoyenne
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